CE TEXTE EST APPARU POUR LA PREMIERE FOIS, LE : MERCREDI 11 AOUT
2004
Une société forestière allemande expose, en plein conseil
d’administration, sa stratégie de corruption en Afrique centrale. Sans
susciter la moindre indignation de ses administrateurs qui connaissent
pourtant les rigueurs de la réglementation nationale ou communautaire
en matière de corruption des agents publics étrangers.
Le groupe Danzer est une firme germano-suisse. Une très grande firme
même. Créée en 1932 à Paris, elle bâtit depuis 1949, au lendemain de
la 2ème guerre mondiale à partir de Reutlingen (Allemagne), un
véritable empire de l’industrie du bois. Depuis 1962, elle a constitué
un holding dénommée Anbe Ag dont le siège est en Suisse. C’est à
partir d’ici, à travers sa filiale Interholco, qu’elle mène ses
activités qui vont de l’exploitation des concessions forestières à la
transformation du bois et s’étendent dans trois principaux pays
forestiers de l’Afrique centrale : Cameroun, Congo-Kinshasa et Congo-
Brazza. Depuis sa création, le groupe Danzer a toujours été dirigé par
un membre de la famille allemande Danzer. En 2002, par exemple, elle
est dirigée par Hans-Joachim Danzer un membre de la troisième
génération des Danzer.
Selon le rapport 2003 de Greenpeace, l’une des plus importantes Ong
internationales de défense de l’environnement, le Groupe germano-
suisse a engrangé, dans ce secteur qui est sa spécialité, un chiffre
d’affaires de 500 millions d’Euros. Soit quelque 350 milliards de
Fcfa !
A l’instar de nombre de grandes firmes internationales, le groupe
Danzer s’est engagé, comme d’ailleurs nombre de compagnies
européennes, au Global Compact (Contrat mondial de l’Onu),dans le
cadre de la très sélecte « Ceo Initiative » de la Banque mondiale,
avec des Ong environnementales, en vue d’une gestion saine du
patrimoine forestier mondial. La « Ceo Initiative » est une sorte de
code de bonnes pratiques auxquelles s’engagent à se soumettre toutes
les compagnies et organisations qui interviennent dans le secteur de
l’exploitation forestière. Entre autres bonnes pratiques, il y a le
refus de corrompre les fonctionnaires et agents étrangers pour obtenir
des services et, le respect des législations forestières des pays dans
lesquels les compagnies occidentales font affaire.
ENGAGE POUR LES BONNES PRATIQUES :
Pourtant, bien qu’ainsi engagée, la direction du groupe Danzer
n’hésite pas à emprunter les mauvaises pratiques, en corrompant les
fonctionnaires africains dans le cadre de ses activités. Elle passe
ainsi outre les lois nationales et internationales notamment
européennes. Un rapport confidentiel sur les activités de groupe
Danzer en Afrique, présenté au Conseil d’administration par Réné Giger
l’un de ses deux directeurs exécutifs de sa filiale Interholco, révèle
en effet au détail les méthodes de corruption du groupe Danzer au
Cameroun, en République démocratique du Congo (Rdc) et au Congo. De
retour d’une mission de terrain dans ces trois pays en avril 2003,
Réné Giger résume ainsi la situation : « En ce qui concerne les
bakchich [les documents comptables les rangent sous la rubrique «
frais de missions », ndlr] trois philosophies me sont apparues en
Afrique. A Douala, l’une consiste au chantage pour se faire payer cash
et on avance des pots-de-vin allant des centaines à des milliers de
FF. Au Congo démocratique, Monsieur H. [le nom est explicitement
mentionné dans le Procès verbal du Conseil, ndlr] essaie d’être moins
dispendieux, néanmoins il est préparé à payer là où c’est nécessaire.
A Ifo [la filiale du groupe Danzer au Congo Brazzaville, ndlr], aussi
bien Monsieur S. et Monsieur D. sont catégoriquement opposés à de tels
cadeaux (pots-de-vin, ndlr) et ils sont prêts à supprimer d’anciennes
sinécures. La philosophie de Monsieur S. est de refuser d’offrir tout
cadeau à l’avance de manière à éviter d’éventuelles difficultés. S’il
y a une menace d’une amende, dans des supposés cas supposés
conditionnels, il est, par contre, préparé à y faire face en donnant
un cadeau ».
Telle est résumée la stratégie du groupe germano-suisse Danzer, pour
obtenir des agents publics africains, des passe-droits. Bref tout ce
qu’il veut. Même si ce résumé ne renseigne pas beaucoup sur le coût
des pratiques immorales et illégales auxquelles s’adonne ce groupe
germano-suisse très présent en Afrique du Centre et de l’Ouest, une
évaluation propre de M. Giger permet de se faire une idée. Selon ses
déclarations, c’est quelque 50.000 euros - environ 35 millions de
Fcfa- qui seraient annuellement comptabilisés chez Ifo, la filiale de
Danzer au Congo-Brazza, à la rubrique « frais de mission » pour
corrompre les fonctionnaires. En Rdc, pour mettre fin à une procédure
de redressement qui, avec les pénalités, aurait pu coûter 360 millions
d’Euros à Siforco, la filiale congolaise de Danzer - et donc rapporter
autant à l’Etat congolais -, M. Giger révèle qu’un maximum de 50.000 US
$ avaient été calculés pour « liquider » ce dossier, né de fausses
déclarations fiscales. Au Cameroun, l’exemple d’un « cadeau » fait aux
responsables des Impôts via sa filiale Ccib est cité par M. Giger pour
illustrer la stratégie de Danzer. Selon M. Giger, les autorités
fiscales camerounaises insistent pour réaliser un contrôle fiscal. Les
responsables de CCIB s’empressent de le refuser. Ils savent - les
agents du fisc aussi- qu’ils n’ont pas déclaré les exportations de
bois de Interholco réalisées via A.F. (Exploitation Forestière Alima
Ferdinand, ndlr). Conclusion de M. Giger, à l’attention des
Administrateurs : « M. F. est en train d’essayer de régler cette
affaire avec 20 à 30.000 Ff soit entre 3000 et 4500 Euros »
CORROMPRE LES AGENTS PUBLICS ETRANGERS :
Après ce « briefing », les administrateurs de Danzer ont
tranquillement poursuivi leur réunion. Aucune indignation. Aucun
rappel à l’ordre de son exécutif qui violerait ainsi les principes de
la « Ceo Initiative » de même que les lois nationales et
communautaires. La Suisse et l’Allemagne, pays européens où est basé
le groupe Danzer, sont en effet signataires de la Convention de
l’Organisation pour la Coopération économique et le développement
(Ocde). Pour l’Ocde, « la remise ou la promesse d’un cadeau à un agent
public étranger pour obtenir un marché ou un arrangement d’affaires »
est un crime. Entrée en vigueur en février 1999, cette Convention a
déjà été ratifiée par tous les pays membres de l’Ocde, y compris
l’Allemagne et de la Suisse, qui l’ont intégré dans leurs lois
internes respectivement en 1999 et en 2000.
Greenpeace qui a révélé en juin 2004 ces pratiques s’étonne de
l’attitude des administrateurs du Groupe Danzer qui depuis plus d’un
un an, n’a pris aucune mesure pour se distancier des pratiques
révélées. Au contraire on a le sentiment qu’ils les ont approuvés par
leur silence et même encouragées. De même on peut s’étonner que depuis
bientôt deux mois, après la publication du rapport de Greenpeace,
aucun gouvernement, africain ou européen, n’ait, à ce jour, pris de
mesures contre le groupe Danzer ou ses filiales et partenaires locaux.
Pourtant alors que les Etats (occidentaux) signataires de la
Convention de l’Ocde ci-dessus évoquée se sont ainsi engagés à «
appliquer des sanctions effectives, proportionnelles et dissuasives »,
leurs pairs africains, notamment camerounais ont mis en place, avec
l’appui de la Banque mondiale, des législations forestières qui ont la
prétention de favoriser la transparence des opérations. Du papier.
Rien que du papier ?
Auteur : Alex Gustave AZEBAZE
Publication : 03 août 2008
Rubrique : News-Europe-Afrique
Source :
http://www.lemessager.net